LES CINQ SOLEILS

Publié le par Revue de Création Littéraire Bilingue ARCOIRIS

 

 

 

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Tout commença par un léger frémissement d’ailes déployées. Cuntu crut que l’aigle royal qui rôdait depuis plusieurs jours dessinant des cercles au-dessus du toit de sa case, avait fini par repérer le petit lama blanc. Il l’imaginait déjà en train de foncer avec ses serres tranchantes comme des couteaux sur le dos tendre et doux de l’animal, mais le frémissement cessa. Le silence qui s’en suivit ne fit qu’augmenter son désarroi. Qu’est ce qu’elle attendait cette satanée bête ? Il tendit l’oreille et n’entendit que le remue-ménage du vent qui dérangeait les outils accrochés derrière la porte.
Cuntu s’assit, jambes croisées, guettant les bruits de la nuit, le soupir du vent, le murmure de la rivière en crue. C’était l’heure reposante de la dernière lune du mois d’avril.
Il se dit : « Demain je construirai un piège pour chasser une fois pour toutes la méchante messagère de la sierra ». Le temps s’égrena et Cuntu céda à la fatigue.

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Sur la côte, là où les hommes avaient construit des villes avec de grands temples, des bancs de poisson avaient choisi les rochers les plus abrupts pour y séjourner. Les pêcheurs guettaient en vain les eaux profondes, tendant leurs filets avec l’espoir d’en arracher quelques uns au passage. Mais les poissons semblaient se moquer des hommes. On aurait dit qu’ils les dépassaient en intelligence et en savoir.
Le devin avait commenté en bougeant la tête :
C’est la fin du troisième soleil. Personne n’y peut rien. Nous sommes condamnés à être anéantis.
Il invita les chefs de villages. Il les somma de faire pénitence.
Le temps est aussi rond que le plus rond des fruits. Béni soit le temps où nos pères nous créèrent, maudit soit le temps présent.

La mer s’agita. Les vagues devinrent gigantesques et le ciel s’assombrit jetant sur la terre toute l’eau contenue dans les nuages.
Soleil, père Soleil ! – imploraient les hommes
Ne nous abandonne pas !
Mais le soleil resta sourd. Il se cacha derrière un manteau de brumes et toutes les choses prirent une couleur de cendre.

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Avant, bien avant que le troisième soleil ne refuse sa lumière aux hommes, aux animaux et aux choses de la terre, il y avait eu deux autres soleils.
Le premier brilla mille ans. Et le millième jour de la millième année, il décida que les hommes ne méritaient pas tant de bonheur.
Il envoya d’abord les pestes qui anéantirent les semences. La terre se couvrit de crevasses, la pestilence promena son souffle d’agonie de case en case, de champ en champ, de la mer à la montagne. Les hommes devinrent cruels, plus cruels que les bêtes sauvages, ils s’entre-tuèrent jusqu’à ce qu’il ne reste personne pour raconter leur souffrance. C’était le Soleil des Wari-Viracocha-Runa, les Hommes du dieu Viracocha1, c’est ainsi qu’ils s’étaient nommés. Ils s’étaient arrogé ce droit, alors le Soleil les extermina. Ils n’avaient demandé la permission à personne, et surtout pas au dieu Viracocha qui ne put pardonner un tel affront. Le Soleil les abandonna les laissant mourir et Viracocha fut vengé.

Le deuxième Soleil, fut celui des Wari-Runa, les Hommes Sacrés. Il se refusa à continuer de répandre sa lumière sur la terre, il se fatigua de sa marche sur un monde peuplé d’arrogants. Il décida qu’il finirait sa course dans la mer. Il se coucha derrière la ligne de l’horizon et resta enfoui dans les profondeurs insondables de l’océan. Il préféra laisser l’univers dans l’obscurité la plus totale, ainsi les hommes se perdirent dans le brouillard de la nuit et ne purent retrouver leur chemin.
Et maintenant, le troisième Soleil nous menace encore. Qu’avons nous fait Père Céleste ? Que ferons nous sans toi ?
L’horizon se perdit. La mer et la terre ne font qu’un. Pas une bête, pas un arbre n’échappera ! Inti, Inti2, Mon Père, où es-tu ?

Cuntu s’éveilla trempé jusqu’aux os. Le petit lama blanc gisait au milieu d’une flaque. Il caressa ses babines, souffla dans son museau. Il pensa que peut-être les quelques notes de sa flûte pourraient le ranimer, alors il porta le bout de la quena à ses lèvres et du roseau s’élevèrent les sons qui jadis rassemblaient les troupeaux.
Il joua toute la journée, mais il n’y avait plus de jour. Il compta les notes en les divisant en gouttes perlées qui pourraient remplacer le temps rond, aussi rond que le plus rond des fruits. mais il n’y avait plus de temps. Il se laissa emporter par la nuit.
Inti, Inti, Mon Père Céleste, où es-tu ?…

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Dans l’obscurité totale les oiseaux se turent, les animaux et les hommes déambulaient en aveugles. Quelques uns essayaient de se tenir debout, mais comme leurs yeux ne servaient plus à rien ils marchaient en tâtonnant, et leurs mains trouvaient des obstacles incontournables. Par millions ils tombaient dans les ravins.
Alors, le quatrième Soleil, le Soleil des Auka-Runa, le Soleil des guerriers décida qu’il brillerait pour les mortels, mais avant il fallait qu’il les mette à l’épreuve.
Il envoya son cousin Illapa, le dieu du Tonnerre. Celui-ci regarda la terre du haut de son trône, et il trouva que le travail qui l’attendait ici bas était si gigantesque qu’il ne pourrait jamais le mener à bien tout seul.
Il demanda de l’aide aux divinités qui avaient accompagné les hommes bien avant que le dieu Inti ne les eût pris sous sa protection. Mais elles se refusèrent à donner une nouvelle chance à ceux qui les avaient offensées.
Alors, la sœur du Soleil, la dame Lune décida qu’elle ferait un petit tour pendant quelques nuits, elle regarderait ainsi le comportement des uns et des autres, ensuite elle aviserait.
La lune décida qu’elle montrerait d’abord un petit bout de nez. Les hommes levèrent la tête, apeurés lorsqu’ils virent pointer le premier rayon argenté. Ils avaient si peur qu’ils n’osèrent bouger. Leurs yeux, après que le temps eut arrêté sa marche ronde, s’étaient habitués aux ténèbres.
Dame Lune se promena ainsi, contemplant du haut de sa demeure le comportement des hommes. Petit à petit ils commençaient à retrouver leur démarche mais ils allaient la tête baissée, l’humilité avait gagné leur cœur leur retirant toute velléité.
Alors elle montra la moitié de sa figure. D’abord son profil gauche, après ce fut son profil droit. Et les hommes commencèrent à croire que les divinités célestes avaient pardonné leur félonie.
Mais la terre était devenue stérile. Le Père Céleste ne réchauffait plus les sillons, les fleurs n’avaient plus de couleurs, la nourriture n’avait plus de saveur.
Ils décidèrent d’envoyer un des leurs afin d’implorer sa clémence. Illapa, le cousin des dieux de l’univers, fut leur porte-parole. Et les dieux parlèrent par sa bouche, et posèrent leurs conditions :
« Il faut mériter la terre. Il faut mériter le ciel. Chacun d’entre vous devra nourrir la Pacha Mama3 si vous voulez qu’elle vous nourrisse. La loi est ainsi faite : Vous nourrirez vos enfants, afin qu’ils vous nourrissent à leur tour. Les hommes et les bêtes, sont des êtres faits de chair et de sang. Et cette chair et ce sang nous appartiennent car c’est nous qui vous avons créés. Nous voulons des sacrifices. Le rite est une loi, et personne ne devra désobéir à cette loi ».
Et les hommes promirent. Ils organisèrent les fêtes qui célébraient le printemps pour honorer le Père Céleste. Ils élevèrent des lamas qu’ils sacrifiaient au solstice d’hiver. Le maïs fut cultivé et la moitié des récoltes étaient mises de côté pour nourrir la Pacha Mama .
Oh, Terre-Mère Nourricière, mange d’abord pour que tu nous donnes à manger. Oh, Père Céleste, voici les plus beaux pagnes brûlés en ton honneur. Oh, Lune Argentée, Sœur bien-aimée de notre Roi Inti, donne-nous les marées et les fleuves en crue. Voici les plus beaux poissons, les filles les plus belles !
Et les hommes vécurent ainsi pendant mille ans encore.
Mais, tel des singes qui habitent dans la forêt, ils oublièrent leur promesse et voulurent supplanter les dieux. Comme c’étaient des hommes bêtes, avec une cervelle toute petite, ils crurent que le temps rond, aussi rond que le plus rond des fruits leur appartenait.
Ils s’adonnèrent à leurs mauvais penchants. Ils volaient, ils tuaient, ils devinrent mous et efféminés. Alors, la Terre Mère Nourricière les avala, les divinités célestes crachèrent leur feu sacré et l’humanité fut consumée.
Des montagnes abruptes Manco Capac4 descendit vers la vallée. Il avait échappé au châtiment suprême parce qu’il avait le cœur pur. Comme il avait vécu dans les profondeurs de la terre, il n’avait pas été contaminé par les mauvais penchants de l’humanité disparue. La Pacha Mama l’avait élevé dans son sein, et de ses entrailles il surgit pour régénérer les hommes.
Il découvrit, émerveillé, les forêts vierges, les champs déserts, les torrents transparents et la mer qui ne finit jamais.
Il dit :
C’est moi qui fonderai une nouvelle humanité. Inti, Père Céleste, laisse-moi t’adorer.
Et de derrière les nuages apparut le Cinquième Soleil.

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© Diomenia Carvajal

Extrait de "Contes et Légendes du Pays lointain"



 

 

 

 

 

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clerval 13/10/2007 23:08

Très belle page de lecture.